Toutes les 8 secondes, comme les poissons rouges

Ce serait la durée d’attention maximale d’un poisson rouge. Tournant inlassablement dans son bocal, il semble bel et bien captivé par le monde pourtant immuable qui l’entoure. Selon les experts, son bocal a atrophié l’espèce, en a accéléré la mortalité et détruit sa sociabilité. Mais on a aussi calculé le degré de concentration des jeunes millenials. Ceux qui ont grandi avec des écrans connectés. Leur durée d’attention moyenne ne serait pas beaucoup plus longue… Sommes-nous donc devenus des poissons rouges? Constamment soumis aux sollicitations du monde digital, aux pastilles rouges de nos smartphones, aux alertes de nos messageries électroniques, les mêmes qui sont sournoisement devenues instantanées.

Je viens de terminer «La civilisation du poisson rouge» de Bruno Patino, sous-titré «Un petit traité sur le marché de l’attention». Sa lecture est édifiante. De l’habitude que les journaux, la radio, la télévision avaient créé autour de nous, nous avons imperceptiblement glissé vers l’addiction. Celle hypnotique de la consultation de nos écrans. J’ai connu un grand fumeur qui, avant d’éteindre son réveil, allumait sa clope. Peut-être que certains font aujourd’hui la même chose avec leur écran favori. Ah oui, le réveil et le smartphone ne font plus qu’un!

L’internet, puis le web, ont été créés sur les principes de l’utilisation universelle gratuite et de l’égalité des droits et des possibilités. Chaque utilisateur avait accès à toute l’information et à toute la connaissance du système. Aujourd’hui, force est de constater qu’il y a ceux qui donnent et ceux qui exploitent. Et ce ne sont pas les mêmes. Patino va plus loin, il écrit «qu’il y a ceux qui espionnent et ceux qui sont espionnés».

La civilisation numérique est fondée sur les données, leur collecte et leur analyse. L’univers digital est en croissance exponentielle. Et c’est ici qu’intervient une autre variable: le temps. L’économie numérique s’en est emparée pour accroître ses profits. Elle a ainsi créé l’économie de la captation. Nos données identitaires, personnelles, contextuelles, comportementales ont été mises en relation pour permettre de prévoir nos habitudes et nos agissements. Les algorithmes comportementaux conjuguent ces données avec celles du «big data» pour construire leurs recommandations. Notre historique de navigation, nos comportements passés, la mise en évidence d’attitudes similaires, les tendances du moment concourent à construire notre double numérique. Nous devrions ainsi forcément être attirés par les mêmes produits et captivés par les mêmes idées.

Le consommateur numérique a ainsi aujourd’hui tendance à maximiser sa consommation de biens et de services en fonction du temps – souvent réduit – dont il dispose. Observez autour de vous. A chaque arrêt de bus, que font les gens qui attendent? A chaque feu rouge, quid de ceux qui patientent que ça passe au vert? Pour ma part, j’évite car né boomer, mon cerveau n’a pas intégré le mouvement automatique des yeux pour vérifier la couleur du sémaphore pile toutes les 8 secondes. Comme les poissons rouges…

Patrick JOSET

Publié dans l’AGEFI le 11.02.2020

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